EN UN MOT

  • Louis Émond

« PIS? LE SALON? » « C’TA’ LONG! »

Dernière mise à jour : 5 juil. 2020


Le mercredi 14 novembre 2018, le Salon du livre de Montréal ouvrira ses portes pour la 41e fois.


On dit que plus de 2500 auteurs seront sur place.


Pas tous en même temps, par bonheur.


Mais ils seront tous là pour vous parler un peu et signer leur plus récente offrande.


Ah! Les salons du livre... Pour l'écrivaine et l'écrivain, de même que pour l'éditeur ou l'éditrice, ces six jours peuvent être un long moment magique tout comme un interminable cauchemar.


Cela dépend d'une foule de facteurs dont les principaux sont, à mon avis, la hauteur des attentes, les voisins immédiats, la nature des rencontres et, bien entendu, le niveau de popularité dont jouit l'auteur et dont sera tributaire le premier des facteurs mentionnés.


On développe?


Les attentes


Parlons-en.


Si j'avais, du haut de mes 25 ans de salon, un conseil à donner à un jeune auteur qui a écrit un roman, un essai, un album jeunesse ou une bédé, et qui se présente au Salon du livre de Montréal le cœur gonflé d'espoir, je lui recommanderais de bidouiller immédiatement sa valve coronarienne, question de laisser s'échapper une bonne quantité de son espoir pneumatique.


En effet, même avec un excellent livre entre les mains, si celui-ci n'a pas bénéficié d'une couverture médiatique appréciable ou s'il n'a pas fait l'objet d'un bouche à oreille aussi intensif que difficile à vérifier, il est tout à fait possible que l'écrivain (ou l'écrivaine) débutant passe ses périodes de séance de signature à signer... des signets. Surtout en jeunesse.


Rappelez-vous : 2500 auteurs. Pas tous en même temps, mais quand même...


Et ce conseil pourrait autant convenir aux écrivains et écrivaines plus expérimentés. S'ils avaient besoin de l'entendre. Ce qui n'est pas le cas. Au fil des ans, on apprend tous à ajuster ses attentes.


L'avantage est que, dans ce temps-là, si surprise il y a, elle ne pourra qu'être bonne.


Nous verrons ça plus loin.


Les voisins


Dans un salon du livre tout comme chez lui, s'il est une chose qui peut jouer sur le moral de l'auteur, c'est bien la qualité du voisinage.


Si on est assis à deux pas de l'auteur renommé, international ou non, ou celui ou celle d'un best-seller, ou si on est en face de la vedette de la télé, de la chanson ou du cinéma qui tente sa chance dans le monde du roman ou de la biographie, ou encore si on se trouve tout près de la "saveur du moment" forte de ses innombrables apparitions sur YouTube ou Instagram, un tel voisinage peut avoir à la longue un certain effet sur le moral.


Nous préférons vous en avertir.


Voici donc un conseil, un autre. Dans le but de ne pas devenir aussi vert que les fausses plantes qui égaient l'endroit, réjouissez-vous - sincèrement! - du succès de votre voisin en vous disant que non seulement il a éveillé plein de gens aux plaisirs de la lecture, mais lorsque sa horde de lecteurs et lectrices aura tout lu ce qu'il a écrit, elle se tournera (peut-être) vers (avec un peu de chance) vos (et en priant très fort) publications.


Ça s'est vu.


Évidemment, le succès d'une telle entreprise dépendra de votre capacité à vous en convaincre. Dans certains cas, il semble que l'auto-hypnose ait donné de bons résultats.


Enfin, le dernier voisinage à redouter est celui qu'on appelle, entre nous, le racollauteur.


Vous le connaissez. C'est celui qui, faisant fi de toute éthique professionnelle, profite de la présence de quelques lecteurs ou lectrices à votre stand pour y aller de ses pitreries - avec mascotte ou non - dans le but de détourner à son profit l'attention de vos auditeurs.


En ce cas, une seule solution : le faire tomber par terre à l'aide d'une discrète poussée. Faire s'écrouler son stand au complet ou au moins ses trois hautes piles de livres peut s'avérer également efficace.


Ce n'est pas très éthique non plus. Mais ça fait du bien et ça ramènera l'attention sur vous.


Le niveau de popularité


Personne n'a le moindre contrôle là-dessus.


Personne.


De l'auteur à succès et ses milliers d'exemplaires offerts dans un magasin à grande surface à l'obscur poète qui ne vend que treize exemplaires de son recueil par année, parce que sa famille et ses amis en offrent aux collègues à Noël, nul ne sait ce qui engendre le succès. Ou son contraire.


Parce que sachez-le, la plupart du temps, le poète travaille aussi fort, avec autant de ferveur et autant de talent que l'auteur dont tous les romans ont été adaptés au cinéma.


Je vous vois venir et vous réponds tout de suite que non, non, on ne peut pas systématiquement blâmer les librairies, que ce soit les chaînes ou les indépendantes. Ne pouvant tout tenir en magasin, cela va de soi, elles se voient souvent forcées d'offrir... pas mal ce que demande la lectrice ou le lecteur.


Oui, oui, j'en connais certaines qui font un travail d'éducation, je sais des librairies dynamiques qui proposent des livres d'ici écrits avec brio par des auteurs méconnus. Je connais de ces pushers de livres qui font la promotion d’œuvres n'ayant pas fait l'objet d'un texte dans Le Devoir ou La Presse.


Mais là encore - je le jure sur la tête de Mario Pelchat - si certains auteurs vont se réjouir de se voir en vitrine ou en étalage, d'autres seront inévitablement déçus de ne pas y être.


"Ouan, c'est ça... Pourquoi elle et pas moi?"


On ne se sait pas pourquoi elle et pas toi, on ignore pourquoi c'est comme ça et pourquoi au Salon du livre de Montréal, le cordon qui endigue et dirige le fleuve humain est toujours devant les mêmes noms.


Et comme on ne sait pas pourquoi c'est comme ça, on va arrêter tout de suite d'en parler.


Et enfin, heureusement, les surprises


Elles existent. Elles existent vraiment.


Au terme de toutes les déconvenues citées plus haut, au Salon du livre de Montréal comme dans les autres, les surprises se produisent. Presque chaque année. Pour chaque auteur. Et elles prennent invariablement un peu toujours la même forme, soit celle d'un lecteur ou d'une lectrice venu tout spécialement pour vous voir VOUS.


Et pendant les quelques minutes que dure cette rencontre, vous comprenez pour qui et pour quoi vous faites ce métier. Pourquoi vous acceptez ces visites d'auteur et ces conférences dans les lieux les plus éloignés. Pourquoi vous mettez autant d'heures à travailler, relire, réviser, corriger et peaufiner vos textes sans relâche. Pourquoi vous acceptez la leçon d'humilité qu'est le temps passé au SLM à envoyer des sourires un peu niais à celui ou celle qui, de l'autre côté de la rangée, connaît le même sort que vous.


C'est pour cette surprise-là.


Cette surprise sans laquelle en rentrant chez vous, tout ce que vous auriez à répondre à la question "Pis? Le Salon?" serait "C't'a' long!".


Alors, je m'adresse à vous, jeunes femmes ou hommes d'âge mûr, papa avec fillette ou maman avec trois garçons, pharmacien, plombière, paysagiste ou comptable, ne boudez pas votre plaisir et ne craignez pas de déranger : secouez votre timidité et allez sans hésiter parler à l'auteur assis tout seul dont vous... VOUS...


VOUS


avez lu le recueil de nouvelles ou l'essai sociologique qui vous a tellement touché, rejoint, transporté, éduqué, fait peur, fait rire, pleurer, trépigner, bref, ce livre que vous avez vraiment aimé. Et dites-le lui.


Si rien d'autre, je vous assure que dans le livre qu'il publiera d'ici un, deux ou cinq ans, il y aura un tout petit bout de vous.


Par l'énergie nouvelle qui a habité cet écrivain en se remettant au travail.


Une énergie que vous lui aurez, en partie, généreusement inoculée.


Bon Salon tout le monde!

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