EN UN MOT

  • Louis Émond

CONVERSATION AVEC LE PÈRE NOËL


Depuis le temps que nous nous connaissons, le père Noël et moi, il ne m'était jamais venu à l'esprit de lui poser certaines des questions que la plupart des enfants - et des adultes - se posent à son sujet.

Mais en ce bel après-midi ensoleillé et froid, et à moins de deux jours de la fameuse Guignolée du Dr Julien - l'un des rares événements auxquels il consent à participer en personne (les pères Noël des centres commerciaux et autres grands magasins étant, comme on le sait, des assistants qu'il engage personnellement) - j'ai pensé lui en poser quelques-unes.

Voici donc la transcription écrite de ma conversation avec celui que l'on appelle "Père Noël", "Saint Nicolas" ou "Kris Kringle", et que je considère comme un ami depuis plus de quinze ans.

 

Père Noël, samedi prochain, c'est la guignolée de votre ami, le Dr Julien. Avez-vous hâte?


Évidemment! Je ne manquerais cet événement pour rien au monde.


Pourquoi?


Parce que c'est l'Amour avec un grand A qui règne ce jour-là au coin des rues Aylwin et Adam. C'est parmi ce que je vois de plus beau au cours de l'année.


Les gens comprennent et approuvent le travail que fait le Dr Julien auprès des enfants vulnérables du quartier Hochelaga-Maisonneuve et dans Côte-des-Neiges, et ils le démontrent en donnant, en donnant très généreusement. Dons en argent, dons en objets neufs, vêtements et jouets, dons en temps aussi.


Chaque année, je suis témoin de gestes qui m'émeuvent, me touchent ou me bouleversent.


Et puis, cela me donne aussi l'occasion peu fréquente de voir mes amis les enfants dont je reçois alors câlins et promesses de biscuits et de gâteaux.


De l'amour, vous dis-je!

Puisqu'on parle biscuits et gâteaux, quelles sont vos collations préférées, père Noël?


Chocolat noir, caramel et amandes ont ma préférence depuis longtemps.


Mais je ne dédaigne pas non plus l’érable et le miel.


J’aime aussi les pommes légèrement surettes que produit le Québec ou le goût d’une clémentine fraîche et juteuse. Lorsque je traverse le Maroc, je ne manque jamais de m’en prendre quelques caisses.


J'ai également un faible pour la réglisse noire. Mais mon lutin-médecin me demande d'en modérer la consommation. Ce bon vieil Apoticus a lu quelque part que trop en manger nuirait au fonctionnement du cœur. (Vraiment, c’est n’importe quoi!)

Quelles autres attentions vous font plaisir?


Tout témoignage de tendresse et d’affection me touche au plus haut point.


Vous semblez avoir une dent sucrée.


Plusieurs, voulez-vous dire! (Éclat de rire que nous connaissons) Mais je les brosse souvent et je passe la soie. Ça évite les mauvaises surprises!


Avec tout ce qu’on sait maintenant sur les méfaits du sucre, avez-vous ajusté votre consommation de friandises?


Ce qu’on sait maintenant sur le sucre? Mais que sait-on maintenant sur le sucre?


Je ne voudrais pas sembler irrespectueux envers la science, surtout pas en ce moment, mais avez-vous remarqué comment les enquêtes alimentaires se multiplient pour dire tout et son contraire? Je me fie bien plus à ce que mon corps me dit qu’aux diverses enquêtes sur les bienfaits de ceci et méfaits de cela. Et même à mon âge, je me porte comme un charme.


Comment vous entraînez-vous avant votre tournée?


Je fais beaucoup de ski sur neige tiré par un parachute. Ainsi, dans mon traîneau, quand vient le temps de modérer les ardeurs de Comète ou de Danseur – ce sont les deux plus rétifs de mon attelage – j’y arrive sans trop de mal.

Je m’exerce aussi à la barre de danse. Je fais des centaines et des centaines de pointes, tous les jours. Très pratique de savoir marcher avec aisance sur le bout des pieds dans les maisons où les planchers craquent.


Bien entendu, je lève également des poids et haltères, quatre à cinq fois par semaine. Ce grand sac est bien pesant, croyez-moi, surtout au début de ma tournée.

Je m’entraîne également devant le miroir à faire des clins d’œil.


Durant la Grande Nuit, le clin d’œil est la méthode éprouvée pour rendormir rapidement les enfants qui se réveillent inopinément.


Mais il faut savoir les faire.


J’entraîne l’œil droit ET le gauche, car on ne sait jamais de quel côté se trouveront ces petits anges… dont un simple clin d’œil fera refermer les yeux et ronfler en moins de deux!


Exécutez-vous un rituel avant de partir pour votre distribution de cadeaux ou pendant?


Je m’adresse à chaque lutin en les appelant par leur nom et en les remerciant de leur aide précieuse. Sans mon équipe, j’aurais abandonné le métier il y a longtemps.


Mes lutins sont tout simplement formidables!


Puis je parle à l’oreille de mes rennes et leur fais mes recommandations, incluant Rodolphe puisque chaque année je rencontre des bancs de brouillard à plusieurs endroits de la Terre. Mais je leur dis surtout de s’amuser, de profiter, parce que cette nuit, c’est aussi leur nuit.


Enfin, dernier rituel, j’embrasse très fort mon épouse, car c’est elle qui, depuis mes tout débuts, garde allumée la flamme de mon cœur.


Elle est de toutes mes réflexions, de toutes mes décisions, elle me conseille judicieusement sur les jouets à ne plus fabriquer ou, au contraire, à produire en plus grande quantité. C’est aussi elle qui me recommande le meilleur itinéraire à suivre pour mon parcours en tenant compte des vols commerciaux, des oiseaux migrateurs, des courants jets, des vortex polaires et des bombes météo.


Elle est merveilleuse, vous savez, celle que vous appelez la mère Noël.


Avez-vous tendance à prendre du poids durant les fêtes?


Pas. Un. Gramme. Avec tout l’exercice que je fais durant la nuit du 24 décembre, je vous dirai même que je perds des kilos. (Éclat de rire que nous connaissons)


Vous mangez des quantités phénoménales de gâteries durant la nuit de Noël… Avez-vous déjà fait une indigestion ou eu d’autres problèmes de santé?


Je n’ai jamais été malade. Ja-mais. Et savez-vous pourquoi? Parce que mon fidèle Apoticus, encore lui, me prépare une décoction de radis noir, d’artichaut, de desmodium et de curcuma que j’avale avant le grand départ.


Oui, oui, en me pinçant le nez.


Puis, à chaque fuseau horaire, je bois une tisane de chardon-marie, rhubarbe, angélique archangélique et… fenouil, une plante qui goûte un peu... la réglisse noire! (Éclat de rire que nous connaissons)


Enfin, je suce des dragées à la menthe poivrée, une alliée exceptionnelle de la digestion, et je glisse sous ma langue des feuilles de sauge, efficace pour protéger les estomacs.


Et que mangez-vous le reste de l’année? Quels sont vos plats préférés?


Mes voyages m’ont amené dans des centaines de milliers de maisons où ça sentait rudement bon. Ainsi, du Laos, j'ai rapporté de la salade de papaye verte, d'Égypte, des galettes de foul et falafel, de la dulce de leche d’Uruguay, des pâtes aux fruits de mer d’Italie, de la paëlla d’Espagne, du lablabi de Tunisie et de la tourtière de chez vous.


Mais j’ai aussi ma propre spécialité que mes lutins demandent quand ils font des heures supplémentaires à l’approche de Noël : la pizza aux quatre fromages, épinards et dinde.


Un délice, si j’ose le dire moi-même.


Puisque vous faites votre tournée depuis plus de 100 ans, avez-vous vu des changements dans les comportements des enfants?


Les enfants sont - et resteront toujours - des enfants.


Ils sont ce qu’on leur apprend, comme dit la chanson. Ils ne sont donc ni plus ni moins généreux, turbulents, gentils, reconnaissants, espiègles et drôles qu’autrefois.


Vous savez, j’aime les enfants du plus profond de mon cœur. J’aime leur capacité d'émerveillement, leur spontanéité. J’aime les dessins qu’ils me laissent au bord de la cheminée, de la fournaise ou sur la table de la cuisine.


Oui, j’aime les enfants, j’aime qu'ils n'aient nul besoin d’être convaincus de mon existence. J’aime voir la magie les habiter entièrement et briller dans leurs yeux.


Un enfant vit l’éternité dans le moindre moment de sa vie, et c’est pour cette raison que je cherche à préserver, en chaque petit garçon et en chaque petite fille, cet état d’enfance.


Et quand, juste avant de se rendormir, un enfant me fait un câlin, il s’abandonne totalement et en toute confiance à l’amour, le vrai, celui que lui procure le contact de mon manteau de velours rouge ou de ma barbe blanche.


En cent ans, si les enfants ont changé, ils sont malgré tout restés les mêmes.


Qu’est-ce qui fait que le Père Noël offre plus de cadeaux à certains enfants qu’à d’autres?


Trois de mes lutins les plus rigoureux dressent une liste sur laquelle sont inscrites les bonnes et moins bonnes actions des enfants du monde.


Je pense qu’on ne doit jamais, jamais hésiter à faire comprendre à un enfant qu’il a mal agi, tout en insistant sur le fait que ce n’est pas lui qui est mauvais, mais la parole qu’il a dite ou le geste qu’il a posé.


Les cadeaux moins nombreux aux uns et plus nombreux aux autres sont mon humble façon de participer à l’éducation des enfants de la terre. C’est un message, en somme.


Et réjouissez-vous puisque j’ai cédé il y a quelques années à la demande des lutins et abandonné la pratique du morceau de charbon comme unique présent! (Éclat de rire que nous connaissons)


Père Noël, les enfants agissent-ils différemment d'un coin du globe à l'autre?


Bien entendu.


Beaucoup (trop) d’enfants font continuellement face à la peur, à la violence et à l’angoisse en tentant de survivre dans des contrées en guerre. Ils éprouvent la famine au quotidien, quand ce n’est pas l'extrême chaleur, le froid ou la soif.


Cela modifie nécessairement leurs comportements.


Ces enfants ont cessé de rêver. Leur regard est éteint, nulle lumière n’en jaillit. À ceux-là, j’essaie, parfois par l’entremise d’intermédiaires, d’envoyer une lueur d’espoir, une raison de sourire. Si petit soit ce sourire.


Ce n’est jamais facile.


J’aimerais avoir le pouvoir de redonner les sourires perdus, réparer les sourires brisés.


Mais je ne l’ai pas, hélas.


Par contre, et heureusement, beaucoup d’enfants vivent dans un pays en paix. Mais parmi ceux-là, j’en sais plusieurs qui vivent aussi dans la peur, parce que la guerre s’est installée dans leur école ou dans leur foyer, et qu’elle cherche un chemin jusqu’à leur cœur.


C'est pourquoi j'aide le Dr Julien, chaque année, à recueillir des sommes qui serviront à faire en sorte que la guerre, sous toutes ses formes, ne puissent trouver le chemin vers les âmes plus fragiles.

Alors quand je me retrouve dans des maisons où règnent amour et partage, tendresse et écoute, rires et paroles douces, je me prends à souhaiter que les enfants qui ont cette chance la reconnaissent. Et l’apprécient. Maintenant. Et plus tard, quand ils seront des grands à leur tour.


Père Noël, qu'avez-vous inscrit sur votre propre liste de cadeaux?


Je ne demande qu’une chose, toujours la même : pouvoir continuer longtemps à faire mon travail, et pour cela, je sais que l'on doit prendre soin de notre planète.


J’ai d’ailleurs donné des consignes à mes lutins à ce sujet.


Par exemple, je leur ai demandé d’éliminer tout plastique des emballages.


D’autre part, quelques semaines avant Noël, un commando spécial a pour mission de s’emparer des jouets brisés des enfants et de les ramener au Pôle Nord pour qu’ils soient réparés, si possible.


C'est souvent mieux que d’en offrir des neufs, comme on le sait.


Pour ce qui est des gaz à effet de serre, ceux qui contribuent aux changements climatiques, je crois être en avance sur mon temps puisque j’ai choisi, il y a cent ans, un moyen de locomotion qui n’en dégage pas. Enfin… presque pas! (Éclat de rire que nous connaissons)


Avez-vous une anecdote à nous raconter, une nuit de Noël qui vous a marqué?


J’ai connu quelques nuits de Noël plus difficiles, notamment celles des années 1914 à 1918 et celles de 1939 à 1945, mais, assez étrangement, ces époques mouvementées furent aussi le théâtre de certains de mes plus beaux souvenirs.


Combien de fois ai-je assisté à des cessez-le-feu spontanés et même à des embrassades entre soldats ennemis comme ce qui est raconté dans le film Joyeux Noël!


C'était incroyable! Tout bonnement incroyable!


Ma dernière question, celle que l'on se pose tous, père Noël : comment faites-vous pour entrer dans les foyers, même les maisons les plus sécurisées, et pour tout faire en une nuit?


Ah! LA question!


J'entre dans les étroites cheminées en les rendant extensibles! Comment? Un jeu d’enfant! Il s’agit simplement de poser la main droite sur la…


Mais qu’est-ce que j’allais faire là? Il est hors de question que je révèle ma technique! Certaines personnes mal intentionnées seraient trop heureuses de s’en servir!


Et qu’est-ce que je fais si la maison n’a pas de cheminées? Comme tout le monde : j’entre par la porte, et là encore, j’ai un secret que je ne peux vous révéler.


Mais sachez qu’aucune porte ne me résiste.


Les maisons sécurisées? J'en fais mon affaire grâce à une entente entre les compagnies d’alarme et moi. En effet, quelques jours avant la nuit du 24 décembre, ces compagnies reçoivent un horaire détaillé de chaque maison où je vais me rendre et l’heure à laquelle je compte y entrer. Cet horaire tient compte de la DLT dont je vais maintenant vous parler.


Beaucoup de gens se demandent comment je m’y prends pour, comme vous dites, tout faire en une seule nuit.


Eh bien, sachez que durant cette nuit, j’échappe au déroulement normal des minutes et des heures grâce à la DLT, la distorsion lenticulaire du temps. Cette DLT fait passer le temps par une lentille spéciale qui... Bref, c'est comme si je revivais perpétuellement les cinq minutes dont j'ai besoin pour entrer dans une maison, déposer mes présents et repartir.


Et comme je ne vieillis plus depuis longtemps, cela ne m’affecte pas, et comme je n’ai aucune conscience du temps, rien ne me paraît long.


Et le temps ne passe pas. Sauf quand je traverse un fuseau horaire. Alors une heure passe d’un seul coup.


Je procède donc du nord au sud, ou du sud au nord, dans le même fuseau horaire, puis je passe au fuseau suivant. (Les fuseaux des océans ne comptent pas.)


C’est ainsi qu’en douze heures, j’arrive à visiter chaque maison se trouvant sur mon parcours.


Parfois, il m’arrive de m’arrêter quelques minutes au-dessus d’une cheminée alors que le soleil se lève, rien que pour entendre le cri des enfants qui courent vers le sapin à la vue des cadeaux joliment emballés que je leur ai laissés.


C’est ma petite récompense.


Mon cher Louis, je dois aller voir ce qui se trame dans mon atelier. Quand je n'entends plus de bruit, c'est comme pour vous quand, enseignant, vous vous aperceviez que votre classe était subitement silencieuse : je m'inquiète.


Je vous laisse donc avec mes vœux d'un joyeux Noël et d'une bonne et heureuse année, à vous et aux vôtres, mon cher!


Et j'adresse les même souhaits à celles et ceux qui liront cette entrevue!

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